13 mars

rien ne sauvera de la mort

car rien ne garde de ce qui

précédait le commencement

une autre force que celle qui serrait chacun comme le cordon d’une bourse sur l’inestimable trésor de sa vie dont elle organisait avec précision l’économie, une autre force  opérait contrairement qui poussait à la dépense, au gaspillage, à l’épuisement, et semblait vouloir faire advenir vite et comme une joie ce que la première repoussait et regardait comme une catastrophe

 

à la mouche lorsque sur elle il lève son journal il dit qu’il est désolé désolé ma vieille mais j’ai assez d’emmerdements comme ça tu comprends ça me rend irascible et là-dessus ton bourdonnement ton insupportable légèreté et puis je ne crois pas que ton espèce soit menacée par le changement climatique en d’autre temps j’aurais ouvert les fenêtres et attendu patiemment que tu sortes mais là les circonstances et la manière dont elles m’affectent et ma propre précarité ma gravité tout ça joue contre toi adieu désolé adieu et il abat Le Monde sur la fenêtre et clac il sait qu’il l’a eue c’est comme si en lui avait résonné le craquement minuscule de l’exosquelette il la cherche sur la vitre puis par terre mais elle est là sur le papier comme un gros mot d’une langue étrangère un mot proéminent silencieux et absurde comme la mort

5 mars

il pleut

depuis hier

deux gros fauteuils et un divan

tachent la cour luisante de leur skaï noir

crevé jaune de ci

de là

bonjour Monsieur

c’est un cycliste

pour les temps bien courageux

je suis Poisson mademoiselle A bâtiment

troisième étage nous ne jamais

nous sommes rencontrés

savez-vous viennent d’où

ces meubles

abandonnés

depuis hier non

avant-hier je crois moi je

suis au premier bâtiment B

non

je ne sais pas

n’importe nous allons

cour la débarrasser

nous trouverons comme toujours

bonne une solution journée

 

 

 

nous n’aurions bientôt plus pour sol

que le vent

le soleil et la pluie

de nos espoirs et de nos peurs nous

serions seuls

couronnés rois sans sujets

que nous-mêmes

à réformer

 

28 février

le petit désordre de mon bureau ne m’appartenait pas tout à fait

celui de ma vie non plus

d’autres mains que les miennes y désœuvraient

vives et imprécises comme d’enfants

mon regard s’y posait d’abord

à la manière des oiseaux

puis perdait de son acuité et la certitude que la vérité

quelque chose qu’à défaut je nomme vérité

lui était accessible

j’avais alors les yeux de ceux

qui devant une tombe savent que c’est au-delà

des fleurs et de la pierre

que cela se tient

qui se défait

23 février

les sardines les tulipes prises

au grand marché de la mer vide et

de la terre épuisée donnent

au regard des restes de joie des

tourments à l’esprit l’enfant

qui danse qu’il demeure

vif  en l’alarmé

 

            qu’à la lueur de la lame du couteau

            plongée dans la chair claire des fenouils des

            carottes des aulx recule la nuit

            la mélancolie la chair exulte aussi

            sur la voie de sa poussière

3 février

les averses de la nuit ont laissé comme des traces d’un long baiser des flaques dans les allées du Luxembourg où courent

sous le ciel gris de ce lundi de février rayé de branches effeuillées

ou plutôt se secouent

le visage rougi les

oreilles au bout des fils d’un téléphone les temps

qui courent

et

par-delà les grilles sur les

trottoirs

les poubelles débordées d’ordures font la queue

et crient

quelque chose comme

manger rien

tout vomir

on n’entend pas très bien l’époque on sait

qu’elle crie

on devine une gésine mais

comme on est dans le ventre aussi

ohé on ne voit pas les extrémités

1er février

ce jour-là février débuta de très bonne heure et sous la pluie

c’était des douze apôtres de l’année celui

dont je préférais le nom j’aimais

l’élan fiévreux qu’il imprimait

au rallongement du jour

et que par des presciences de printemps il bousculât parfois le cours

de l’hiver

aussi dès son commencement me porta-t-il aux vers

que voilà

31 janvier

j’étais assis au pied de l’immeuble sur le banc, j’avais perdu mes clés, j’attendais, elle s’arrêta devant les poubelles qui débordaient sur le trottoir et cria ah ! ils sont pas passés ! mais les vraies ordures sont pas là-dedans, c’est les saloperies de ce quartier qui prostituent les gosses ! les passants s’écartaient, elle demeurait là, un cabas pendu au bras gauche, lançant le droit en avant, en l’air, envoyant promener je ne sais quoi, tout, criant les salauds, les dégueulasses, vous vous rendez compte, des gosses, ils ont plus qu’à crever après ça, c’est peut-être crever qui m’a fait revenir que le soir, la veille, j’avais désiré un tombeau, pas un lieu où je fusse mort, je n’étais pas plus pressé que ça de mourir, mais c’était tout de même tombeau le mot qui m’était venu pour un lieu où plus personne ne viendrait me proposer quelque commerce que ce soit, m’interpeller, m’inviter, me séduire, m’insulter, me questionner, me toucher, me regarder même, pas plus qu’on n’interpelle, n’invite, ne séduit, n’insulte ne questionne ne touche ou ne regarde les morts qu’une épaisse couche de terre, ou de pierre ou de ce qu’on voudra protège de toute façon des velléités que pourraient avoir les vivants de les interpeller, inviter, séduire, insulter, questionner, toucher, regarder, pas un tombeau véritable mais un lieu où, loin de mes pareils que par une concession lâche à leur susceptibilité j’appelle ainsi alors qu’ils sont plutôt, je le sais, mes dissemblables, et elle, peut-être, la folle qui parlait tout haut de son enfance, ma sœur, un lieu où je pourrais vivre du peu qui m’est essentiel, dans un corps à corps avec la phrase, la phrase que je cherche obstinément depuis si longtemps que s’y égarent mes efforts de datation, la phrase dont l’origine, l’ombilic n’a pas de majuscule et qui, à elle, l’imprécatrice, ne semblait pas si difficile, elle qui a poursuivi son chemin, ou fait demi-tour, je ne sais pas, je ne l’avais pas vue arriver

18 janvier

à Malou

 

te fîmes naître au temps des glaces défaites

des grands feux

des gouvernants sans gouvernail

des mers de larmes de plastiques de noyés

où la dent vorace de l’homme mordait

même au ciel

naître au craquement des peuples

dans le silence aux deux bouts

de l’espérance

déposâmes ta vie joyeux et pleins

de souffles suspendus

sur le versant que craignions

parmi les humains augmentés

d’inhumanité

les bougies des bêtes éteintes

et les arbres pliant

écorce et branchages

te fîmes naître entre sauve

qui peut repliement

résistance allant

dans la paille odorante et dorée de l’allégresse

inquiète de l’amour