9 juillet

le kesa orange qui trempait dans une bassine de métal remplie d’eau de pluie diaprée de traînées savonneuses et où flottaient de brèves feuilles mortes et quelques insectes noyés prenait alors tout le soleil dont j’étais encore capable et, comme un œil, m’invitait à plonger, à rejoindre les deux guêpes et le papillon détrempés, et mon enfant dont j’avais assisté, dans une torpeur impuissante et panique, un peu plus tôt dans la nuit, à la noyade, mon enfant, lequel, lequel de mes mille vies comme des morceaux dispersés dans quelque catastrophe, collision trop lointaine pour souvenir, mais dont chacun gardait trace, ou peut-être seulement désir, ou supposition, d’une vie symphonique, puissante et amoureuse, avant

7 juillet

à toi l’inconnu qui ce matin t’enquis auprès de moi de la direction de la porte de la Chapelle et à qui j’indiquai ton chemin et précisai qu’à pied, comme tu marchais d’un bon pas, tu en avais pour une demi-heure, et qui alors me rétorquas : d’un bon pas ? c’est quoi ça ? c’est limite raciste
s’enrouler sur soi-même avec les ans nymphose

regarder du même intérieur la vie renversée la vie

offerte également rire et pleurer de la foule

en soi des vivants les plus orgueilleux les plus

humbles même aux connards dans la métamorphose de la vie

incertaine en poème laisser du temps

5 juillet

ta douleur tu la nommas d’abord clou magnifique
il te ficherait en croix sous le regard sans solution des temps
puis cheval animal écarlate
il t’emporterait aux altitudes verdoyantes de la joie
puis source enfin révélée du Nil de tous les chants
elle t’apprendrait le cantique des carpes
mais elle n’était rien de cela
seulement ta douleur
un empêchement
à ramasser ta cuiller
tombée à terre

3 juillet

désirer dire
qu’au cœur de la bibace
une fois du tranchant des ongles tirée la peau
orange et duvetée
et du bout des lèvres ou des dents la chair juteuse
fraîche et acidulée
apparaissent de si gros pépins
qu’on dirait des noyaux
dont la souple écorce d’un brun chaud luisant de suc et de salive
fendue
révèle une chair jaune pâle et acide
mate et dure
(les traités de botanique apprennent qu’elle contient
de l’acide cyanhydrique
si toxique
qu’à faible dose déjà
mortel)
mais jeter l’éponge

30 juin

les injures que se font ordinairement les humains les uns aux autres n’avaient pas empiré, peut-être même mourait-on moins sous les coups que jadis, mais on n’avait plus de sol, et ceux qui quittaient ce qui avait été leur terre n’étaient que de peu en avance sur ceux qui s’efforçaient de croire qu’ils vivaient encore sur la leur

et de n’avoir plus de sol rendait chacun, pour peu qu’il n’eût pas endormi sa pensée croyant la sauver du tranchant de la conscience, plus proche de son extrême fragilité, de sa fissure fondamentale, de sa condition oubliée de nomade et d’errant

et de n’avoir plus de sol s’offrait, peut-être, comme un lien nouveau entre les humains, un prochain horizon de partage, un rien commun

29 juin

accablés d’occupations quotidiennes qu’ils n’avaient pour la plupart pas choisies et dont la nécessité parfois leur semblait douteuse ou dont il leur arrivait même de penser fugitivement qu’elles les soumettaient comme on dit d’une armée d’occupation, sans que pour autant ils prissent le risque de s’en libérer, figés qu’ils étaient dans la graisse de l’habitude et de la résignation, plus rien de joyeux ne leur venait, rien de léger, pas un coquelicot, pas un papillon, pas un merle n’égayait plus ce qu’il leur restait de paysage

du grand poème

fracassé

se couper

aux tessons

27 juin

rien d’autre ici qu’un art

poétique

accru chaque matin dès avant l’aube du

petit peuple désespoir ou joie

selon qui le premier se lève et

se présente à qui dit je rien

qui n’est pas rien qu’un art

de vivre poétique

et de mourir sur le bûcher

de quelques mots liés en fagots

 

stances

résistance

quotidienne

à l’effacement

des vivants

 

dans la cabane
à l’abri à
l’affût