23 mai

 

 

ma part de pierre

pesante immobile et muette

reste un oiseau malgré tout

ceux-là mes préférés ne chantent pas dans les platanes mais perchés sur les vieilles antennes rouillées qui hantent toujours les toits de leur silhouette squelettique et désordonnée

c’est de là qu’ils tracent les bords invisibles de leur territoire fugace et inventent de tout leur corps noir d’où fuse l’éclat jaune et pointu de leur bec leur chant d’amour et de gloire au jour

c’est là-haut que je les cherche du regard et lorsque je les aperçois leur lance en guise de salut un fin tissu de silence et de quelques mots que parfois je nomme mon âme parfois ma joie ma douleur encore

21 mai

À peine avalée ma dernière gorgée de café, je me lève, rince ma tasse des écritures du marc où je ne prends pas le temps d’essayer de lire mon destin de la journée, partie parce que je ne sais pas lire, partie parce que je ne veux rien en savoir, la remplis, cette tasse aux frais motifs fleuris dont je me plais à penser et parfois même à prétendre que je l’ai rapportée de New York où, en effet, j’ai découvert la boutique Anthropologie d’où, quelques années plus tard, j’ai fait venir à grands frais de port cette porcelaine, je la remplis donc au robinet de la cuisine à moitié d’eau et y vide le sachet de poudre vitaminée Ener.C qui, au contact du liquide, pétille vivement et pousse une mousse d’un rose vif à l’odeur de framboise et de cerise comme si, soudain libérée de son inertie et de son enfermement, elle se mettait à vivre une existence bruissante, exubérante, joyeuse et colorée. L’effervescence retombée, j’ingurgite en deux longues gorgées le liquide calme au goût puissamment chimique de salade cardinal qui relègue aux tréfonds de ma mémoire la saveur du café et des tartines beurrées dont je fais, certains matins, mon petit-déjeuner. Porté par le désir de ne pas disparaître à mon tour complètement, je prends alors le temps de ma rencontre avec je ne sais quoi, je veux parler d’écrire.

7 mai

s’effraie parfois des quelques vers qui lui viennent le matin, où se fait l’effet d’un promeneur qui marche en sifflotant vers la faille volcanique où rugit la catastrophe que ne manquera pas de produire la tension économique et sociale si elle est trop élevée pour pouvoir être supportée par un pays, par les plus pauvres de ce pays, plutôt, dont les réserves de confiance et de sérénité semblent bien basses, depuis un moment déjà qu’elles sont mises à l’épreuve de la violence, de l’injustice et du mépris

 

me lève le premier dans les platanes

me lave des traînées de mon sommeil

dans la menthe de leur feuillage

tente ma douleur

d’oublier

et de garder

face au mur du monde l’incertaine

précision de ma joie

25 avril

pour Myriam Suchet

je incertains matins

me lève au bord

du presque vide

et ne je vois

devant moi

que quelques us

tensiles et coutumes

de ménage

j’alors me

tourne

vers le crayonnage

de mon âge

mille mille et un

de mine coups de plomb

qui me ne dessinent

peut-être pas

ou ne me peut

dessinent être pas

7 avril

allier à la profondeur la

négligence au désespoir la

vitalité à la nuit sans fin

la Saint-Jean recoudre

l’adulte à l’enfant l’humain

à l’animal à la clarté

le chaos les ténèbres

et l’abîme au futur

le passé accorder l’être

à la chanterelle du néant

fiancer au masculin le fé

minin l’hésitant même et

multiple désobéir à l’unique

 

 

 

 

 

 

 

 

et j’aimerais avec les yeux

dont les bêtes me voient

me regarder aller

jusqu’à me penser même

et de nudité de silence

au cœur façonné me redire

26 mars

ce qui sans bruit fait défaut

se retire et soudain manque c’est

le silence le silence

du dedans

celui qu’à mes j’entrebâillais lectures

les textes dans les lieux bruyants

pas n’entrent

le silence le giron

des mots premiers

du poème l’ai perdu

 

 

 

 

 

ne voir en moi que le petit

employé de mon écriture qui

chaque matin se rend au magasin

pour effectuer ses livraisons

c’est oublier que me tutoie

presque le vide et que m’embrasse

sans façon l’énormément peu

 

13 mars

rien ne sauvera de la mort

car rien ne garde de ce qui

précédait le commencement

une autre force que celle qui serrait chacun comme le cordon d’une bourse sur l’inestimable trésor de sa vie dont elle organisait avec précision l’économie, une autre force  opérait contrairement qui poussait à la dépense, au gaspillage, à l’épuisement, et semblait vouloir faire advenir vite et comme une joie ce que la première repoussait et regardait comme une catastrophe

 

à la mouche lorsque sur elle il lève son journal il dit qu’il est désolé désolé ma vieille mais j’ai assez d’emmerdements comme ça tu comprends ça me rend irascible et là-dessus ton bourdonnement ton insupportable légèreté et puis je ne crois pas que ton espèce soit menacée par le changement climatique en d’autre temps j’aurais ouvert les fenêtres et attendu patiemment que tu sortes mais là les circonstances et la manière dont elles m’affectent et ma propre précarité ma gravité tout ça joue contre toi adieu désolé adieu et il abat Le Monde sur la fenêtre et clac il sait qu’il l’a eue c’est comme si en lui avait résonné le craquement minuscule de l’exosquelette il la cherche sur la vitre puis par terre mais elle est là sur le papier comme un gros mot d’une langue étrangère un mot proéminent silencieux et absurde comme la mort

5 mars

il pleut

depuis hier

deux gros fauteuils et un divan

tachent la cour luisante de leur skaï noir

crevé jaune de ci

de là

bonjour Monsieur

c’est un cycliste

pour les temps bien courageux

je suis Poisson mademoiselle A bâtiment

troisième étage nous ne jamais

nous sommes rencontrés

savez-vous viennent d’où

ces meubles

abandonnés

depuis hier non

avant-hier je crois moi je

suis au premier bâtiment B

non

je ne sais pas

n’importe nous allons

cour la débarrasser

nous trouverons comme toujours

bonne une solution journée

 

 

 

nous n’aurions bientôt plus pour sol

que le vent

le soleil et la pluie

de nos espoirs et de nos peurs nous

serions seuls

couronnés rois sans sujets

que nous-mêmes

à réformer

 

28 février

le petit désordre de mon bureau ne m’appartenait pas tout à fait

celui de ma vie non plus

d’autres mains que les miennes y désœuvraient

vives et imprécises comme d’enfants

mon regard s’y posait d’abord

à la manière des oiseaux

puis perdait de son acuité et la certitude que la vérité

quelque chose qu’à défaut je nomme vérité

lui était accessible

j’avais alors les yeux de ceux

qui devant une tombe savent que c’est au-delà

des fleurs et de la pierre

que cela se tient

qui se défait

23 février

les sardines les tulipes prises

au grand marché de la mer vide et

de la terre épuisée donnent

au regard des restes de joie des

tourments à l’esprit l’enfant

qui danse qu’il demeure

vif  en l’alarmé

 

            qu’à la lueur de la lame du couteau

            plongée dans la chair claire des fenouils des

            carottes des aulx recule la nuit

            la mélancolie la chair exulte aussi

            sur la voie de sa poussière