17 septembre

ce qu’écrivent les arbres la plupart de ceux

qui se nomment humains non solum

n’y entendent rien

sed etiam ne croient pas même

que scribunt arbores

ils ne voient pas non plus

les chiens roux qui s’y élancent dans

un bruissement de pelages ni les enfants

qui font rouler là des taureaux

chevauchés par des dieux androgynes

entre les bêtes qui se rient

du propre de l’homme

ils ne soupçonnent pas

la Cabbale des racines

ni les psaumes de la canopée

ils ne voient que les barreaux

de la raison

entre lesquels seuls quelques-uns

passent la tête

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

dans la lumière t’en

visager

puis te faire

entre les pages de mon livre

sécher

13 septembre

ce matin les réverbères s’étaient à peine éteints le ciel

à l’horizon se colorait d’orange et plus haut

la lune y faisait une rognure

d’ongle manucuré

que cachait par intermittence

au marcheur moi

le feuillage des platanes

il faisait frais les ombres

de quelques rares passants

recevaient le jour comme un cadeau

qu’on déballe avec toutes les lenteurs

qu’on peut et je cherchais

sous quel angle regarder le monde moi

qui n’en voyais depuis des mois

que la catastrophe je cherchais

de la canne blanche de mes mots

le chemin de mon levant

et la main de l’enfant

dans la mienne une boulangerie

ouverte aussi

25 juillet

ce matin-là le vent vira d’est en ouest, abaissant le ciel, poussant de lourds nuages de pluie mais d’abord, et jusqu’aux chambres où l’air humide et frais qui entrait par les châssis disjoints des fenêtres nous rencognait au fond de nos lits, le chant d’autres coqs que ceux des fermes de Rocheville, plus lointains, parfois déchiquetés en chemin par les haies ou les bosquets

et puis, alors que j’avais résolu d’enfin me lever, la cloche de l’église de Rauville-la-Bigot dont je reconnus le timbre, c’était le plus sourd du pays et le vent en portait bien les graves : je comptai les coups, pensant qu’elle sonnait l’heure, six heures sans doute, peut-être sept car je m’étais rendormi, mais à neuf, après avoir brièvement pensé que je m’étais mécompté, je pris conscience que c’était le glas ;

la cloche de Rauville sonnait le glas, ou étaient-ce les caprices du vent d’ouest qui en altérait le battement en le ralentissant ou en en emportant un coup sur deux, non, me dis-je, c’est bien le glas, je n’en avais un instant douté que parce que la pensée de la mort était trop matinale pour que je ne tente pas de la repousser, de la remettre à plus tard dans la journée, un peu plus tard, lorsque au moins j’aurais quitté la position horizontale ;

le clocher de Rauville annonçait donc aux alentours, et le vent d’ouest en portait la nouvelle jusqu’à moi, nouvelle que le vent d’est qui soufflait encore la veille au soir m’eût épargnée, qu’un être humain entrait en agonie ou venait de mourir — il était en effet bien trop tôt pour que l’église sonnât une cérémonie funéraire — et, à la manière d’une vanité, me convoquait au pied du mur insurmontable de ma propre fin,

mais cette injonction inattendue que peut-être un autre jour j’aurais prise comme une invitation à un ars moriendi qui n’aurait soulevé en mon esprit aucune objection fondamentale me fut ce matin-là, tandis que la pluie commençait à crépiter aux fenêtres, pénible comme l’obligation de prononcer un discours louangeur aux funérailles d’un être qu’on a méprisé, ou d’accueillir avec le masque mal ajusté et oppressant de la bonhommie un rival haï

aussi, remettant mon lever, me couvris-je la tête de mon oreiller pour m’assourdir, faire barrage à ce qui du jour grisâtre passait mes paupières closes, et m’évadai-je dans des rêveries érotiques, mélange de souvenirs et d’inventions, d’êtres connus et chimériques, de gestes coutumiers et bizarres, la main bientôt descendue au bas de mon ventre, jusqu’à l’oubli

22 juillet

comme poussés par le vif vent d’est, nous passâmes en moins d’un heure du vert scintillant de la mer au camaïeu de la campagne

et aux pleurs des goélands succédèrent le concert des oiseaux du bocage et, la nuit, les galopades des souris au-dessus de nos têtes, dans le grenier

peut-être les morts, me disais-je avant de m’endormir, inhumés dans la terre, entendent-ils marcher les vivants au-dessus d’eux, et parler même

et j’imaginai qu’à la satisfaction de les espionner complètement à leur insu se mêlait la frustration de n’en pouvoir rien dire ni faire

à l’aube, les coqs semblaient s’appeler et se répondre d’une ferme à l’autre, leur chant parfois couvert par le moteur d’un tracteur

j’essayais de me rendormir, en vain, l’envie d’uriner faisait obstacle au glissement vers le sommeil

et poursuivant alors ma réflexion du soir comme si la nuit n’avait été qu’une virgule dans l’enchaînement de mes pensées

je songeais que peut-être les morts par des canaux inconnus, les fluides cadavériques se frayant sous terre un chemin tortueux et secret

s’échangeaient des souvenirs, des savoirs, des espoirs et, qui sait, quelque chose qui serait l’équivalent, dans le monde des vivants, de baisers

10 juillet

 

1

 

on compte les points

on va sur la pointe

des pensées le visage

à demi masqué les

ruines étendues

aux lendemains

 

 

 

 

 

 

 

peut-être reste-t-il

un peu d’espoir à tremper

dans la lumière tombée

des feuillages d’été

sur l’humus emperlé de rosée

 

2

 

étales aventures liquides

on n’en voit rien

l’inquiétude est un lac

où sont fichés de l’attente

immobiles de grands hérons

 

 

 

 

 

 

imaginer le futur au moins

le désirer

mais il dépasse à peine

des éboulements

 

3

 

le regard se posait sur le monde et le monde

n’apparaissait plus

nombre grandissant de mots

s’effacèrent

on se convainquit que le sable

était respirable

hospitalier l’inhabitable

on égorgea

par les boyaux obscurs de l’amour

le reste des oiseaux

 

4

 

la lune est levée le soleil

passe le plan de la colère c’est

l’équinoxe de l’incertitude et

grondent les grandes marées

du malheur à rompre

les vieilles digues et noyer

leurs gardiens affolés

au poète restent dans l’inondation

quelques mots de paille pour

étendre au sec un peu de dire

13 juin

            apprends des merles puisque

            tout de tes pareils tu rebutes

            à saluer le jour qui paraît

            la nuit qui tombe et du ciel

            que l’invisible est plus nombreux

            que l’apparent le noir

            que la lumière apprends

            de l’arbre à retenir

            ta hâte horizontale

            la profondeur de l’éphémère

            du moucheron et de l’enfant

            ton dissemblable encore

            qu’un rien peut être

            ce que tu veux

11 juin

Je n’eus bientôt plus de commerce qu’avec le platane d’Orient et le marronnier d’Inde qui touchent au ciel au bas du square Louise Michel et auxquels, chaque jour à leur tour, j’allais rendre visite.

C’est que l’âge m’avait rendu la marche douloureuse et pesante la fréquentation de mes pareils. Mes promenades quotidiennes ne me conduisaient donc, aux heures les plus désertes, qu’à deux ou trois pâtés de maison de chez moi où, heureusement, ils étaient là, l’un depuis 1840, l’autre depuis 1902.

Je m’installais au pied de l’arbre du jour, debout, une épaule appuyée contre le tronc, une main jouant avec les craquelures de l’écorce, les yeux levés. Parfois je lui chantais une chanson, un lied, mais le plus souvent j’errais en silence dans le grand cerveau de sa ramure, y cherchant les pensées tantôt nues, tantôt feuillues selon la saison, qui prenaient parfois l’aspect un peu moins insaisissable d’un oiseau, merle, corneille, moineau, pigeon… J’y errais jusqu’au vertige que la taille et la vie de ces arbres excédassent à ce point les miennes, et il arrivait quelquefois que, comme si je quittais mon corps pourtant toujours épaulant leur tronc, je fusse emporté loin d’eux dans le grand chiffon de l’univers, partout troué.

De retour au pied de mon arbre, je le quittais pour rentrer chez moi, sans me retourner, presque confiant que je reviendrais le lendemain. Et je me figurais que lui, comme s’il avait adopté la coutume japonaise de l’omiokuri qui consiste à accompagner du regard en agitant parfois aussi la main la personne qui s’en va jusqu’à ce qu’elle disparaisse de notre vue, j’imaginais que le marronnier ou le platane me suivait de son grand regard labyrinthique, moi, chétif et éphémère, me regardait tourner l’angle de la rue Saint-Pierre et, de ses presque trente mètres de hauteur, descendre un peu la rue Séveste ou la rue de Steinkerque.

1er juin

c’était encore un lundi de la fête des langues

et tu avais parce que toujours

tu t’es senti

au pied de l’arbre de la différence

où chantent des oiseaux dont tu ne connais pas le nom

seul

fait justement ce lundi-là

vœu de silence

et pour te renforcer dans ta résolution

tu avais marché jusqu’au canal de l’Ourq

t’inspirer de son indifférence

aux grimaces de douleur

des joggers

et aux promeneurs qui te demandaient l’heure

tu répondais d’un sourire gracieux

seulement

que les humains feraient mieux

comme Dieu

de manifester leur présence

par l’absence

ce fut ainsi que tu fêtas

sans un mot dire

les langues en ce lundi

31 mai

déjà écrit que la lumière

embouche la rue d’Orsel

et y claironne le soleil

des matins de mai

écrit déjà que je la dégringole

la rue d’Orsel ou d’or soleil

devrais-je dire à bicyclette

et que ma pensée

brinquebale sur les pavés

déjà conté que ma sonnette

à tant tintinnabuler

parfois fait se retourner

un chien qui promène son maître

ensommeillé déjà écrit

que mon poète

ne sait que se recommencer

23 mai

 

 

ma part de pierre

pesante immobile et muette

reste un oiseau malgré tout

ceux-là mes préférés ne chantent pas dans les platanes mais perchés sur les vieilles antennes rouillées qui hantent toujours les toits de leur silhouette squelettique et désordonnée

c’est de là qu’ils tracent les bords invisibles de leur territoire fugace et inventent de tout leur corps noir d’où fuse l’éclat jaune et pointu de leur bec leur chant d’amour et de gloire au jour

c’est là-haut que je les cherche du regard et lorsque je les aperçois leur lance en guise de salut un fin tissu de silence et de quelques mots que parfois je nomme mon âme parfois ma joie ma douleur encore