14 décembre

je poussai les persiennes, il faisait jour, j’avais dormi plus longuement, beaucoup rêvé, d’une gare en ruines où un homme abattait d’une balle une chèvre rendue folle par la captivité, d’un cours où je démontrais à des adolescents, images à l’appui, que l’éléphant avait pour lointain ancêtre un singe informe, et d’autre chose, me semblait-il, encore avec des animaux

l’air vif me prit le visage et les mains, le ciel était haut, bleu pâle, il ferait beau, au paysage clos des deux cours endormies et de l’érable effeuillé se substitua avec la soudaineté d’une hallucination celui d’une mer gris pâle qui se mêlait dans le lointain à un ciel laiteux dans un sfumato que rompaient deux ou trois silhouettes noires de cargos

et cela suffit pour qu’à nouveau je fusse pris, violemment et douloureusement comme à un hameçon, au désir d’être ailleurs, un autre, que des persiennes de ma vie repoussées, ouvertes, mon âme s’échappât, mon corps, mon histoire, et que s’écrivît à neuf dans une autre langue l’énigme de mon passage sur terre

9 décembre

le matin du troisième jour on tenta de suspendre le processus de décomposition du corps politique en vain, l’atmosphère fétide était si lourde qu’aucun courant d’air frais ne parvenait à l’assainir, chacun entreprit alors de cultiver quelques jacinthes qu’il tenait sous son nez pour échapper à la pire puanteur qu’on eût connue depuis longtemps, la démocratie pourrissait, on s’habitua, dans les platanes que l’automne avait effeuillés les corneilles faisaient comme des trous noirs aux bords pointus

24 décembre

ai surpris un voleur à enfourcher ma bicyclette et l’ai

de justesse in extrémisse rattrapé

lui ai laissé le choix de me la rendre de bon gré ou de se faire casser

la gueule

a bien saisi la différence et au final le point commun

s’en est allé rafistolant son intérieur et l’air à l’extérieur

de rien

et moi

sur mon vélo

pensant que cinquante ans plus tôt j’aurais livré à qui voulait tout ça pour vrai

tandis que là

j’y mène en joie la faux

poétique

 

22 novembre

je donne de l’eau nouvelle aux renoncules dont les feuilles ont jauni mais dont les fleurs se sont épanouies dans des teintes vieux rose qui adoucissent le vert sombre du branchage squelettique auquel elles sont mêlées

j’arrose le grand clivia qui poussait deux fois par an avant que la cochenille ne l’attaque de grandes fleurs orange miraculeuses, puis le géranium exubérant sur le garde-corps de la fenêtre et je m’arrête

à observer sur les ramblas des employés municipaux souffler en tas les feuilles mortes qu’avale un peu plus tard un énorme aspirateur dans une plainte blanche et continue de machine

c’est dimanche et c’est l’automne aussi de la démocratie

de l’espérance en l’avenir

peut-être faut-il réapprendre à résister et à mourir

19 novembre

dans le soleil

s’épanouissent les renoncules

et leur feuillage jaunit

sur la table un peu plus bas

le mystère des poires

mûrit

la trotteuse de l’horloge rouge

va de son pas boiteux

sur le parquet de l’automne

vers l’hiver

 

 

 

 

 

 

            et les arbres leur ombre dansante

            portée par le soleil

            sur les murs et le plancher

            ourdissent feuille à feuille

            leur projet

            de nudité

17 septembre

ce qu’écrivent les arbres la plupart de ceux

qui se nomment humains non solum

n’y entendent rien

sed etiam ne croient pas même

que scribunt arbores

ils ne voient pas non plus

les chiens roux qui s’y élancent dans

un bruissement de pelages ni les enfants

qui font rouler là des taureaux

chevauchés par des dieux androgynes

entre les bêtes qui se rient

du propre de l’homme

ils ne soupçonnent pas

la Cabbale des racines

ni les psaumes de la canopée

ils ne voient que les barreaux

de la raison

entre lesquels seuls quelques-uns

passent la tête

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

dans la lumière t’en

visager

puis te faire

entre les pages de mon livre

sécher

13 septembre

ce matin les réverbères s’étaient à peine éteints le ciel

à l’horizon se colorait d’orange et plus haut

la lune y faisait une rognure

d’ongle manucuré

que cachait par intermittence

au marcheur moi

le feuillage des platanes

il faisait frais les ombres

de quelques rares passants

recevaient le jour comme un cadeau

qu’on déballe avec toutes les lenteurs

qu’on peut et je cherchais

sous quel angle regarder le monde moi

qui n’en voyais depuis des mois

que la catastrophe je cherchais

de la canne blanche de mes mots

le chemin de mon levant

et la main de l’enfant

dans la mienne une boulangerie

ouverte aussi

25 juillet

ce matin-là le vent vira d’est en ouest, abaissant le ciel, poussant de lourds nuages de pluie mais d’abord, et jusqu’aux chambres où l’air humide et frais qui entrait par les châssis disjoints des fenêtres nous rencognait au fond de nos lits, le chant d’autres coqs que ceux des fermes de Rocheville, plus lointains, parfois déchiquetés en chemin par les haies ou les bosquets

et puis, alors que j’avais résolu d’enfin me lever, la cloche de l’église de Rauville-la-Bigot dont je reconnus le timbre, c’était le plus sourd du pays et le vent en portait bien les graves : je comptai les coups, pensant qu’elle sonnait l’heure, six heures sans doute, peut-être sept car je m’étais rendormi, mais à neuf, après avoir brièvement pensé que je m’étais mécompté, je pris conscience que c’était le glas ;

la cloche de Rauville sonnait le glas, ou étaient-ce les caprices du vent d’ouest qui en altérait le battement en le ralentissant ou en en emportant un coup sur deux, non, me dis-je, c’est bien le glas, je n’en avais un instant douté que parce que la pensée de la mort était trop matinale pour que je ne tente pas de la repousser, de la remettre à plus tard dans la journée, un peu plus tard, lorsque au moins j’aurais quitté la position horizontale ;

le clocher de Rauville annonçait donc aux alentours, et le vent d’ouest en portait la nouvelle jusqu’à moi, nouvelle que le vent d’est qui soufflait encore la veille au soir m’eût épargnée, qu’un être humain entrait en agonie ou venait de mourir — il était en effet bien trop tôt pour que l’église sonnât une cérémonie funéraire — et, à la manière d’une vanité, me convoquait au pied du mur insurmontable de ma propre fin,

mais cette injonction inattendue que peut-être un autre jour j’aurais prise comme une invitation à un ars moriendi qui n’aurait soulevé en mon esprit aucune objection fondamentale me fut ce matin-là, tandis que la pluie commençait à crépiter aux fenêtres, pénible comme l’obligation de prononcer un discours louangeur aux funérailles d’un être qu’on a méprisé, ou d’accueillir avec le masque mal ajusté et oppressant de la bonhommie un rival haï

aussi, remettant mon lever, me couvris-je la tête de mon oreiller pour m’assourdir, faire barrage à ce qui du jour grisâtre passait mes paupières closes, et m’évadai-je dans des rêveries érotiques, mélange de souvenirs et d’inventions, d’êtres connus et chimériques, de gestes coutumiers et bizarres, la main bientôt descendue au bas de mon ventre, jusqu’à l’oubli

22 juillet

comme poussés par le vif vent d’est, nous passâmes en moins d’un heure du vert scintillant de la mer au camaïeu de la campagne

et aux pleurs des goélands succédèrent le concert des oiseaux du bocage et, la nuit, les galopades des souris au-dessus de nos têtes, dans le grenier

peut-être les morts, me disais-je avant de m’endormir, inhumés dans la terre, entendent-ils marcher les vivants au-dessus d’eux, et parler même

et j’imaginai qu’à la satisfaction de les espionner complètement à leur insu se mêlait la frustration de n’en pouvoir rien dire ni faire

à l’aube, les coqs semblaient s’appeler et se répondre d’une ferme à l’autre, leur chant parfois couvert par le moteur d’un tracteur

j’essayais de me rendormir, en vain, l’envie d’uriner faisait obstacle au glissement vers le sommeil

et poursuivant alors ma réflexion du soir comme si la nuit n’avait été qu’une virgule dans l’enchaînement de mes pensées

je songeais que peut-être les morts par des canaux inconnus, les fluides cadavériques se frayant sous terre un chemin tortueux et secret

s’échangeaient des souvenirs, des savoirs, des espoirs et, qui sait, quelque chose qui serait l’équivalent, dans le monde des vivants, de baisers