13 juin

            apprends des merles puisque

            tout de tes pareils tu rebutes

            à saluer le jour qui paraît

            la nuit qui tombe et du ciel

            que l’invisible est plus nombreux

            que l’apparent le noir

            que la lumière apprends

            de l’arbre à retenir

            ta hâte horizontale

            la profondeur de l’éphémère

            du moucheron et de l’enfant

            ton dissemblable encore

            qu’un rien peut être

            ce que tu veux

11 juin

Je n’eus bientôt plus de commerce qu’avec le platane d’Orient et le marronnier d’Inde qui touchent au ciel au bas du square Louise Michel et auxquels, chaque jour à leur tour, j’allais rendre visite.

C’est que l’âge m’avait rendu la marche douloureuse et pesante la fréquentation de mes pareils. Mes promenades quotidiennes ne me conduisaient donc, aux heures les plus désertes, qu’à deux ou trois pâtés de maison de chez moi où, heureusement, ils étaient là, l’un depuis 1840, l’autre depuis 1902.

Je m’installais au pied de l’arbre du jour, debout, une épaule appuyée contre le tronc, une main jouant avec les craquelures de l’écorce, les yeux levés. Parfois je lui chantais une chanson, un lied, mais le plus souvent j’errais en silence dans le grand cerveau de sa ramure, y cherchant les pensées tantôt nues, tantôt feuillues selon la saison, qui prenaient parfois l’aspect un peu moins insaisissable d’un oiseau, merle, corneille, moineau, pigeon… J’y errais jusqu’au vertige que la taille et la vie de ces arbres excédassent à ce point les miennes, et il arrivait quelquefois que, comme si je quittais mon corps pourtant toujours épaulant leur tronc, je fusse emporté loin d’eux dans le grand chiffon de l’univers, partout troué.

De retour au pied de mon arbre, je le quittais pour rentrer chez moi, sans me retourner, presque confiant que je reviendrais le lendemain. Et je me figurais que lui, comme s’il avait adopté la coutume japonaise de l’omiokuri qui consiste à accompagner du regard en agitant parfois aussi la main la personne qui s’en va jusqu’à ce qu’elle disparaisse de notre vue, j’imaginais que le marronnier ou le platane me suivait de son grand regard labyrinthique, moi, chétif et éphémère, me regardait tourner l’angle de la rue Saint-Pierre et, de ses presque trente mètres de hauteur, descendre un peu la rue Séveste ou la rue de Steinkerque.

1er juin

c’était encore un lundi de la fête des langues

et tu avais parce que toujours

tu t’es senti

au pied de l’arbre de la différence

où chantent des oiseaux dont tu ne connais pas le nom

seul

fait justement ce lundi-là

vœu de silence

et pour te renforcer dans ta résolution

tu avais marché jusqu’au canal de l’Ourq

t’inspirer de son indifférence

aux grimaces de douleur

des joggers

et aux promeneurs qui te demandaient l’heure

tu répondais d’un sourire gracieux

seulement

que les humains feraient mieux

comme Dieu

de manifester leur présence

par l’absence

ce fut ainsi que tu fêtas

sans un mot dire

les langues en ce lundi

31 mai

déjà écrit que la lumière

embouche la rue d’Orsel

et y claironne le soleil

des matins de mai

écrit déjà que je la dégringole

la rue d’Orsel ou d’or soleil

devrais-je dire à bicyclette

et que ma pensée

brinquebale sur les pavés

déjà conté que ma sonnette

à tant tintinnabuler

parfois fait se retourner

un chien qui promène son maître

ensommeillé déjà écrit

que mon poète

ne sait que se recommencer

23 mai

 

 

ma part de pierre

pesante immobile et muette

reste un oiseau malgré tout

ceux-là mes préférés ne chantent pas dans les platanes mais perchés sur les vieilles antennes rouillées qui hantent toujours les toits de leur silhouette squelettique et désordonnée

c’est de là qu’ils tracent les bords invisibles de leur territoire fugace et inventent de tout leur corps noir d’où fuse l’éclat jaune et pointu de leur bec leur chant d’amour et de gloire au jour

c’est là-haut que je les cherche du regard et lorsque je les aperçois leur lance en guise de salut un fin tissu de silence et de quelques mots que parfois je nomme mon âme parfois ma joie ma douleur encore