
Archives de l’auteur : frederic teillard
23 février
les sardines les tulipes prises
au grand marché de la mer vide et
de la terre épuisée donnent
au regard des restes de joie des
tourments à l’esprit l’enfant
qui danse qu’il demeure
vif en l’alarmé
qu’à la lueur de la lame du couteau
plongée dans la chair claire des fenouils des
carottes des aulx recule la nuit
la mélancolie la chair exulte aussi
sur la voie de sa poussière
Dans l’embarras

16 février
on n’aurait plus de sol où
boutonner les arbres où
habiter les plis de la terre où
paver les espérances où
adresser la prière incertaine des cabanes où
tomber où
border le lit des morts où
tracer les visages des paysages où
atterrir on n’aurait plus d’où
que l’air
de vivre
Mais si mon coeur

3 février
les averses de la nuit ont laissé comme des traces d’un long baiser des flaques dans les allées du Luxembourg où courent
sous le ciel gris de ce lundi de février rayé de branches effeuillées
ou plutôt se secouent
le visage rougi les
oreilles au bout des fils d’un téléphone les temps
qui courent
et
par-delà les grilles sur les
trottoirs
les poubelles débordées d’ordures font la queue
et crient
quelque chose comme
manger rien
tout vomir
on n’entend pas très bien l’époque on sait
qu’elle crie
on devine une gésine mais
comme on est dans le ventre aussi
ohé on ne voit pas les extrémités
Par l’étroiture

1er février
ce jour-là février débuta de très bonne heure et sous la pluie
c’était des douze apôtres de l’année celui
dont je préférais le nom j’aimais
l’élan fiévreux qu’il imprimait
au rallongement du jour
et que par des presciences de printemps il bousculât parfois le cours
de l’hiver
aussi dès son commencement me porta-t-il aux vers
que voilà
là
Vous ne l’aimerez pas celle-là

31 janvier
j’étais assis au pied de l’immeuble sur le banc, j’avais perdu mes clés, j’attendais, elle s’arrêta devant les poubelles qui débordaient sur le trottoir et cria ah ! ils sont pas passés ! mais les vraies ordures sont pas là-dedans, c’est les saloperies de ce quartier qui prostituent les gosses ! les passants s’écartaient, elle demeurait là, un cabas pendu au bras gauche, lançant le droit en avant, en l’air, envoyant promener je ne sais quoi, tout, criant les salauds, les dégueulasses, vous vous rendez compte, des gosses, ils ont plus qu’à crever après ça, c’est peut-être crever qui m’a fait revenir que le soir, la veille, j’avais désiré un tombeau, pas un lieu où je fusse mort, je n’étais pas plus pressé que ça de mourir, mais c’était tout de même tombeau le mot qui m’était venu pour un lieu où plus personne ne viendrait me proposer quelque commerce que ce soit, m’interpeller, m’inviter, me séduire, m’insulter, me questionner, me toucher, me regarder même, pas plus qu’on n’interpelle, n’invite, ne séduit, n’insulte ne questionne ne touche ou ne regarde les morts qu’une épaisse couche de terre, ou de pierre ou de ce qu’on voudra protège de toute façon des velléités que pourraient avoir les vivants de les interpeller, inviter, séduire, insulter, questionner, toucher, regarder, pas un tombeau véritable mais un lieu où, loin de mes pareils que par une concession lâche à leur susceptibilité j’appelle ainsi alors qu’ils sont plutôt, je le sais, mes dissemblables, et elle, peut-être, la folle qui parlait tout haut de son enfance, ma sœur, un lieu où je pourrais vivre du peu qui m’est essentiel, dans un corps à corps avec la phrase, la phrase que je cherche obstinément depuis si longtemps que s’y égarent mes efforts de datation, la phrase dont l’origine, l’ombilic n’a pas de majuscule et qui, à elle, l’imprécatrice, ne semblait pas si difficile, elle qui a poursuivi son chemin, ou fait demi-tour, je ne sais pas, je ne l’avais pas vue arriver
